Isabelle Halleux
29 août 2023
Réponse à un post de Laurence Pagacz sur LinkedIn
Voici une première partie de réponse au post de Laurence Pagacz sur le constat d'abandon d'un doctorant sur deux , que je critique pour certaines erreurs et son contenu éloigné de la réalité du doctorat du XXIe siècle : un doctorat pour produire des résultats ! ( https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7101921555261083649/)
Je commencerai par dire que je suis entièrement d’accord avec vous sur plusieurs points, en particulier celui développé dans votre autre post sur les effets désastreux que peuvent produire l’échec au doctorat sur une personne. Cela a été un des moteurs principaux de mon travail à l’université.
Je regrette, comme je l’ai dit que celui-ci soit erroné ou incorrectement analysé sur certains points et, à votre invitation, je me permettrai de répondre dans l’ordre de la construction de votre texte :
« À ma connaissance, un turnover aussi spectaculaire ne génère cependant aucune action particulière de la part de l'institution pour qu’une part plus importante de doctorants terminent leur thèse. Aucune, c’est encore moins que les rares initiatives visant à faciliter l'insertion des docteurs sur le marché de l’emploi. »
Considérer les doctorants comme un turnover pour l’institution de recherche serait erronée. A moins que vous appeliez turnover le fait que la moitié des candidats au doctorat changent ou soit obligés de changer de projet personnel ou professionnel… Un turnover personnel, en quelque sorte.
Rappelons-nous que le doctorat est le seul 3e cycle universitaire depuis la réforme de Bologne : « la » formation à la recherche par la recherche. Quel est le taux de « turnover » des étudiants commençant des études en Belgique ? Quel est le « turnover » des diplômés au cours des 2-5 premières années de leur carrière ? Le doctorat fait-il exception ? Que signifie donc « abandonner sa thèse » ? Ce serait bien d’y penser…
50% de non diplomation, c’est un fait qui est en effet inacceptable. Peut-être devrai-je donner une information complémentaire : la durée moyenne du doctorat en Belgique est de l’ordre de 5,5 ans, alors que le 3e cycle universitaire (doctorat) est prévu sur 180 crédits, soit 3 ans. Pourquoi ? Parce que l'on estime qu'en 3 ans, on peut être formé à être chercheur. La durée des financements est variable, et souvent insuffisante (souvent entre 3 et 6 ans). D’où évidemment un constat élémentaire appelant à imaginer une série de difficultés pour le doctorant (et les institutions) et aussi appelant à une analyse de la cohérence du système doctoral dans son ensemble.
Les raisons du faible taux de "réussite à la diplomation" ont été et sont encore largement analysées et prises en extrême considération par les institutions qui forment et qui diplôment, au niveau local, communautaire (puisque l’enseignement est communautarisé en Belgique) et au niveau européen (EUA, Commission Européenne). Considérés aussi sérieusement par les gouvernements qui financent (au niveau communautaire, régional, national, européen, voire international). De nombreuses initiatives en découlent. Citons, par exemple, et sans trop de détails :
Information en amont de la thèse, afin d’entreprendre le doctorat en voyant clair dans sa motivation/son intérêt : Parce que c’est un honneur que mon prof m’y invite ? Parce que c’est un bel ascenseur social – mes parents seront fiers ? Parce que je ne me sens pas prêt à affronter le monde du travail ? Parce que j’ai envie de faire ce métier là depuis tout petit ? Parce que j’ai envie de faire carrière dans le monde académique ? Parce que j’ai envie d’approfondir mon TFE ? Parce que les compétences développées/à développer me permettront de développer ma personne, mon efficacité, une carrière ? Parce que… En terme plus concrets, on parle de Master à finalité recherche, de séminaires « recherche » en Master I ou II, d’élève-chercheurs, de tables rondes à destination des diplômés intéressés, des rencontres avec des professionnels de la recherche, de rendez-vous individuels et/ou collectifs, en présentiel ou en ligne.
Support à la préparation du projet doctoral : support donné par les superviseurs (directeurs de thèse, pour nos amis français), par des personnes spécialisées au sein unités de recherche, les services de formation doctorale, avec découverte du métier de chercheur, de ses codes, de ses facettes, de ses compétences clés, au travers d’un stage en unité de recherche et écriture accompagnée d’un projet de thèse reprenant l’ensemble des éléments cruciaux (y/c les aspects éthiques, l’analyse des risques et les aspects financiers. C’est donc une action qui permet de renforcer la motivation, en « s’essayant », en créant une relation solide entre doctorant et superviseur, en échangeant avec les autres stagiaires. Pas seulement une action pour une recherche de financement
Support spécifique « pendant la thèse », incluant non seulement les journées d’introduction, la formation aux compétences transversales (à ne pas confondre avec des cours sur des disciplines transversales), l’accompagnement à la mobilité, le travail sur l’efficacité des entretiens annuels, sur la gestion du stress, mais aussi – dès que possible – la réflexion sur le projet professionnel.
Développement de cellules d’accompagnement psycho-social spécialisé pour ces jeunes à double casquette : étudiants et chercheurs.
Intégration des doctorants dans les organes de réflexion et de conseil, les conseils et les collèges de doctorat (savez-vous qu’à Liège, un doctorant est vice-président du Conseil du doctorat et que les doctorants sont représentés à parité des professeurs dans le secrétariat de ce conseil ? Qu’ils sont membres des collèges de doctorat, organes suprêmes de jury ? De quoi changer la donne !) et support aux associations de doctorants.
Travail permanent par les conseils de la recherche, du doctorat, les présidents de collège et les superviseurs pour améliorer les (leurs) pratiques d’accompagnement des jeunes chercheurs, dans le respect de leur projet (et des deadlines !), de leur personne et de leur avenir.
Vous voyez qu’on n’est donc pas dans un désert… Je ne m’étendrai pas sur les références des projets interuniversitaires FWB ou européens qui insufflent et soutiennent ces dynamiques (vous les trouverez dans les publications en Open Access des universités), mais je vous mentionnerai ceci : toutes les institutions diplômantes du doctorat en Belgique sont reconnues pour leur démarche de gestion des ressources humaines en recherche et ont développé/développent des actions – publiques et publiées -, pour améliorer la formation, la supervision et les conditions de travail des doctorants. Regardez les sites web des universités, contactez les personnes « doctorat », interrogez les services de RH… Une clé d’entrée, à défaut de la liste de tous les sites des universités et centres de recherche est publiée sur le portail Euraxess de l’Europe : https://euraxess.ec.europa.eu/jobs/hrs4r/awarded (#HRS4R)
Je ne voudrais pas ne pas relever certains points qui, personnellement, ne posent questions et qui peuvent alimenter le débat :
la Belgique s’est engagée dans un processus de doctorat en 3 ans. Elle est loin du compte. Les institutions essaient de maîtriser la durée sur 4 ans, mais ont quand même une durée moyenne de 5,5 ans (en légère baisse depuis les mesures prises – compter que l’impact n’est pas mesurable à court mais à moyen terme vu la longueur du pipe). Le constat actuel peut laisser à penser que les projets doctoraux pourraient être trop ambitieux, ou la formation inadaptée – la question se pose en particulier pour les projets internationaux (réseaux ITN, co-tutelles)
l’impact de la mobilité intersectorielle ou internationale au sein du doctorat sur le taux de réussite est rarement évalué, notamment en ce qui concerne la fuite des cerveaux (On fait son doctorat sûrement en 3 ans à Oxford, et en 5 ans peut-être en FWB)
et enfin, la question du soutien actif aux doctorants et aux schémas doctoraux nouveaux : partenariat égalitaire avec les institutions non européennes, doctorats en entreprise, doctorats professionnels, doctorats collaboratifs sont actuellement peu mises en débat au sein de nos institutions. L’abandon est alors discret, voire invisible… et pourtant !
Je reviendrai plus tard sur vos paragraphes suivants… en traitant les différents points que je partage avec Laurence Theunis (PhD). J’ajouterai une correction sur les différents types de financement et de contrat possibles des doctorants impactant leur statut par-là leurs conditions de travail (ce que vous appelez schémas de travail).
